Une fausse scène de vie bucolique attire les Instagrameurs en Chine

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Imaginez: une clairière entre les banians, la brume matinale qui s’étire entre les arbres, et un fermier qui apparaît, muni d’une hache, tirant un buffle en laisse. Ne vous y trompez pas, ce paysage est monté de toutes pièces. Si le monde est une scène, le comté de Xiapu, en Chine, en est peut-être l’incarnation la plus vivante. Dans cette région sauvage, les fermiers et les pêcheurs sont les personnages d’une réalité pittoresque, créée pour faire renaître une Chine depuis longtemps disparue.

Après avoir traversé la clairière sans se presser sous une lumière idyllique, le fermier fait demi-tour et retourne à son point de départ. Un manège qu’il répète encore et encore, devant les appareils photo et les smartphones des visiteurs, venus admirer cette scène bucolique un peu trop parfaite. «Viens un peu par ici!», crient certains, pendant que d’autres lancent des indications pour obtenir le cliché parfait, rapporte le New York Times.

Le souvenir d’une expérience jamais vécue

Ces séances photo sont devenues la spécialité du comté de Xiapu, une péninsule de villages de pêcheurs, de plages et de collines luxuriantes. Une usine visuelle où les photographes amateurs veulent la preuve en images d’une expérience qu’ils n’ont en fait jamais vécue, et que les personnages ne vivent pas non plus. Le buffle n’a pas labouré un champ depuis des années et la brume n’est que de la fumée produite en brûlant de la paille, hors-champ évidemment, pour ne pas gâcher les photos. Les défenseurs de cette expérience y voient une manière de souligner la nature égalitaire de la photographie.

Le Xiapu est à la fois un endroit figé dans le temps et très moderne, une région dont l’économie s’est adaptée pour répondre aux exigences de l’ère Instagram. Des centaines d’habitants sont devenus les mannequins de ces scènes faussement réelles et d’autres se sont reconvertis en guides touristiques ou en brûleurs de paille. Entre 2008 et 2019, le nombre de touristes ayant visité la région, autrefois connue pour son agriculture et sa pêche, a été multiplié par dix, selon les statistiques officielles.

Pourtant, rien ne destinait le Xiapu à devenir une destination touristique populaire. La région doit son statut à une combinaison de facteurs sociétaux: le nombre croissant de retraités chinois, la promotion du tourisme rural par les autorités chinoises pour lutter contre la pauvreté; mais aussi la nostalgie d’un mode de vie en voie de disparition, dans un pays qui se modernise très rapidement. La plupart des visiteurs sont chinois mais Instagram, interdit par le gouvernement, regorge également de clichés pris par des étrangers.

Tous les jours, les guides touristiques conduisent leurs clients entre les villages du comté pour dénicher les sites préparés exprès pour les photos: filets de pêches géants, barques colorées, tout y est pour avoir la photo qui fait rêver. Les faux pêcheurs sont payés 15 dollars par séance. Sur chaque site, des panneaux d’affichage présentent des photos que les visiteurs peuvent imiter. Et pour les débutants, le guide hurlera des conseils sur les angles de prise de vue dans son mégaphone, quand il ne guide pas les mouvements des mannequins par talkie-walkie.

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