À force de changer de masque, Macron trouble notre rapport au politique

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L’intervention d’Emmanuel Macron le 12 juillet a été une nouvelle démonstration de son art de la mise en scène. Sorti de son cadre habituel de l’Élysée, il est apparu hors les murs, décadré par rapport à la fonction présidentielle. La tour Eiffel illuminée dans son dos avait pris la place de la pyramide du Louvre au soir de sa victoire, avec l’architecte Ming Pei dans le rôle du scénographe. Retour à la verticalité du pouvoir. Il s’agissait, quatre ans après sa victoire de 2017, de renouer avec le candidat d’En marche! dans sa version 2022.

Sous l’aveuglant symbole du 14 juillet, on comprit le message à demi-mot: un Macron plus souverainiste que mondialiste, plus autoritaire que libéral, capable de vendre dans un même discours la souveraineté au bon peuple et la réforme des retraites (totem du néolibéralisme) aux marchés. Le tout empaqueté sous l’inusable slogan des campagnes de réélection, «La France unie».

Un acteur, plusieurs rôles

Emmanuel Macron incarne encore un nouveau rôle. Il ne cesse d’en changer. Ceci n’est pas un président, est-on tenté de penser, c’est une ribambelle! Une bible de figures personnifiées simultanément par un acteur qui joue sa présidence comme un rôle de composition plutôt que d’incarner une autorité légitime. C’est ce qu’on pourrait appeler l’«effet Smith du macronisme», du nom de l’agent Smith dans le film Matrix qui transforme les êtres de la matrice en copies d’eux-mêmes.

Dans L’homme sans qualités Robert Musil énumère les trois tentatives que fait son héros pour devenir un grand homme: la cavalerie, la technique, les mathématiques.

Inspirer, mobiliser, guérir, tels furent les principes qui ont guidé la présidence d’Emmanuel Macron.

Ces trois professions lui servent de modèles: le militaire, l’ingénieur, le savant. Trois idéaux-types vont successivement inspirer sa quête de l’héroïsme: la force, la performance, la logique.

Le parcours présidentiel d’Emmanuel Macron n’est pas sans rappeler celui du héros de Musil. Il a adopté successivement les traits du président narrateur, puis ceux du manager agile et enfin, à la faveur de l’épidémie, il s’est dépeint en roi thaumaturge. Inspirer, mobiliser, guérir, tels furent les principes qui ont guidé sa présidence. Mais là où le héros de Musil passait d’une vocation à une autre, d’un modèle à un autre, au cours de ce qui apparaissait comme un parcours d’apprentissage, Emmanuel Macron les a utilisés tour à tour, comme une collection de masques, empruntant à chacun ses traits en fonction des circonstances et des milieux auxquels il s’adresse, dans une anamorphose permanente.

Triangulation symbolique

C’est une forme de triangulation que Macron cherche à opérer, non pas seulement la triangulation politique des Blair ou des Valls, mais plus encore une triangulation symbolique qui consiste à recharger la vie «sans style» de la démocratie par le style sans vie de la monarchie.

Il cherche à fusionner la vie sans démocratie des oligarchies et le demos de la Révolution. À réchauffer la vie mutilée, privée de héros et de passion, au soleil de l’héroïsme et de la ferveur populaire. Marx définissait le petit bourgeois comme un homme partagé entre le capital et le travail. Macron, lui, veut réconcilier le roman et la finance, le rêve et la rente. Il enrôle le lyrisme au service d’un système dont il ne compte pas déposséder les privilégiés. Le roman national se pare des couleurs de la mondialisation néolibérale.

L’intervention d’Emmanuel Macron, le 12 juillet, tenait de la fantaisie lumineuse, un son et lumière autour de sa personne. Un président-candidat surexposé. C’est si évident qu’on hésite même à commenter le dispositif tant l’interprétation fait partie de la mise en scène, le décryptage du cryptage, assuré en temps réel par les chaînes d’info en continu comme jadis les places réservées à la critique aux premières de théâtre.

Un rapport troublé au politique

Le pouvoir se donne à lire dans tous ses tours et détours. Il se démasque à l’envie et s’exhibe dans sa nudité. Il contrôle jusqu’à la réception de ses mises en scène. Il s’affiche outrageusement, dans son cynisme évident. Il est omniprésent et transparent. Il ne s’agit donc plus de dévoiler le calcul derrière l’apparence, de percer un secret ou de résoudre une énigme (politique, psychologique…). Pour le comprendre, il faut tourner le dos au miroir des identifications. Refuser toute interprétation.

Il ne s’agit plus d’analyser les intentions, les calculs, les récits du président, mais les effets que ceux-ci produisent dans l’inconscient collectif, ce trouble persistant dans notre rapport au politique qui s’est installé avec la crise des «gilets jaunes» et qui s’est considérablement aggravé à la faveur de la pandémie. L’abstention n’est pas seulement électorale –près de 70% aux dernières élections régionales. C’est une abstention politique. Le peuple, si souvent invoqué, s’est absenté. Le peuple manque. La classe politico-médiatique peut bien continuer à jouer une parodie de la politique, mais dans la réalité le peuple s’est absenté de ce champ surfait qui lui donne la nausée.

En politique, il ne s’agit plus de dissimuler la vérité mais de surexposer le «fake» à grands coups médiatiques.

La condition politique s’est trouvée profondément transformée depuis le début des années 2000 par la conjonction de la révolution néolibérale et des nouvelles technologies de l’information. Chacune de ces deux révolutions étant porteuses d’injonctions distinctes et contradictoires, qui donnent à cette condition politique un caractère clivé et paradoxal. La politique est sortie de son lit pour déborder dans un champ bien plus large que celui de la sociologie et de la science politique.

Elle a quitté la scène de la délibération démocratique pour entrer dans une autre ère politique, pour régir le recours sans limite ni régulation aux algorithmes, pour faire triompher le fake et la parodie, pour appliquer sauvagement des techniques de narration et de simulation, pour favoriser l’explosion des chaînes d’info en continu et la surexposition médiatique. Depuis la crise financière de 2008 aggravée par la pandémie du coronavirus, le décrochage des récits officiels de l’expérience concrète des populations frappées de plein fouet a ruiné la crédibilité de tous les récits officiels.

Inquiétante étrangeté

Les méthodes et les concepts de la science politique ne suffisent plus à rendre compte des mutations que subit la scène politique et ses acteurs sous l’effet de la corrosion du discrédit: simulation, dévoration, cannibalisation, parodie, carnavalisation, envoûtement…

La vie politique nous apparaît de moins en moins comme la scène de la délibération collective, le règne du logos et de la raison, mais comme un théâtre de l’étrange, soumis à ce que Freud appelait dans un article célèbre «l’inquiétante étrangeté». Le philosophe allemand Friedrich Schelling, que Freud citait, en avait donné une définition qui éclaire la nouvelle scène politique: «On qualifie d’“inquiétante étrangeté” tout ce qui devrait rester dans le secret, dans le dissimulé et qui est sorti au grand jour.»

La vie politique n’est plus régie par la dissimulation mais par la simulation, non plus par le secret et le calcul cynique, mais par l’exhibition et la surexposition. Il ne s’agit plus de camoufler la vérité mais d’exhiber le fake. Ce quinquennat aura fait triompher les codes de la télé-réalité dont se farde le théâtre politique. Le caméléonisme d’Emmanuel Macron l’a érigé en parangon d’une mascarade qui ne fait rire que lui.

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