Avec la crise du Covid, les infirmières déjà à bout rendent la blouse

Après avoir ignoré les infirmières et leurs revendications, nous les avons portées aux nues et applaudies durant le premier confinement puis elles sont retournées dans l’ombre. La société aime les héros mais elle se lasse vite et se soucie peu de leur bien-être.

Aujourd’hui, les «anges blancs», que l’on ne veut voir que comme des professionnels inconditionnellement dévoués, animés par la fameuse vocation et capables d’un don d’abnégation à toute épreuve n’en peuvent plus.

Certaines infirmières raccrochent la blouse et se reconvertissent ou prennent une retraite anticipée, d’autres sont en arrêt longue durée, souvent pour burn out. Et puis, il y a celles et ceux qui serrent les dents et partent travailler la boule au ventre.

Sans nier le fait que la crise ait donné à certains jeunes l’envie de s’investir dans la profession, le moins que l’on puisse dire est que l’ambiance est à la morosité chez la plupart des 744.307 infirmières et infirmiers que compte la France.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: dans une consultation menée en ligne du 30 avril au 5 mai 2021 par l’Ordre national des infirmiers, à laquelle plus de 30.000 personnes ont répondu, 40% indiquent que la crise leur a donné envie de changer de métier. Elles sont 64% à estimer que la profession infirmière est ingrate. 51% des infirmières pensent que leur profession ne permet pas de connaître de véritables évolutions et perspectives de carrière.

On aurait tôt fait d’attribuer cette morosité à la crise sanitaire car il est évident que la déprime, la fatigue et la grogne n’ont fait que croître au cours des dernières années –sinon des dernières décennies.

Conditions progressivement dégradées

Le sociologue Marc Loriol, chercheur au CNRS (IDHES Paris 1) et spécialiste de la fatigue et du stress au travail, de la protection sociale et des professionnels de la santé, résume les différents changements qui ont conduit au contexte organisationnel pour partie responsable de l’actuel mal-être des infirmières hospitalières: «Il y a d’abord eu dans les années 1980 des réformes qui ont notamment mis en place un prix à la journée qui poussait les hôpitaux à soigner les gens moins vite pour gagner davantage.» La dotation globale des hôpitaux était alors calculée en fonction du nombre de journées et reconduite, chaque année, sur la base de l’exercice précédent, modulée d’un taux directeur de croissance des dépenses hospitalières.

Il y eut ensuite, sous l’impulsion de Claude Évin, la promulgation d’une loi dont les objectifs étaient de réduire le nombre de lits –les coûts hospitaliers devenant de plus en plus élevés– en s’appuyant sur une planification de plus en plus contraignante.

Le sociologue poursuit: «Puis, en 2004, il y a eu dans le plan “Hôpital 2007” l’instauration de la T2A [tarification à l’activité]: celle-ci a fortement poussé au rendement et à l’efficacité. On a créé des systèmes de groupes homogènes de malades d’un point de vue du coût engendré et visé à réduire au maximum la DMS [nombre moyen de jours que les patients passent à l’hôpital]. Alors, une pression s’est exercée sur les soignants pour faire sortir les patients plus vite et choisir les solutions les plus rentables comme développer l’hospitalisation de jour.»

«Une cadre de nuit est venue me voir alors que j’accompagnais le décès d’un enfant pour me parler d’un problème de planning et de formulaire de sortie.»

Anne-Sophie, infirmière en pédiatrie dans un hôpital public

Ces réformes successives ont bien sûr eu un impact important sur les conditions de travail des personnels soignants: «Les infirmiers sont des personnes qui ont un fort engagement dans leur travail. Si on doit parler de vocation, il faut entendre que cette vocation se caractérise aussi par de grandes difficultés personnelles à travailler dans des conditions dégradées», signale en premier lieu Marc Loriol.

Et de rentrer dans les détails: «Les soignants ont le sentiment que l’on ne prend plus en compte l’intérêt des patients. Ils ont l’impression d’une approche qui oublie le soin. Le temps passé sur l’administratif est très important et empiète sur le temps passé auprès des malades.»

C’est quelque chose dont témoigne Anne-Sophie, infirmière en pédiatrie dans un hôpital public: «J’ai souvenir d’une cadre de nuit venue me voir alors que j’accompagnais le décès d’un enfant pour me parler d’un problème de planning et de formulaire de sortie. J’ai dû lui dire que c’était inapproprié et elle m’a répondu: “Enfin, vous n’aviez pas l’air perturbée par cet enfant.” C’est affreux.»

Un manque de reconnaissance criant

Marc Loriol poursuit ses explications avec l’impact direct des réformes sur les ressources humaines: «On a fait travailler les gens davantage, on a pris des intérimaires. Cela induit un défilé de personnes qui ne restent pas: il n’y a plus d’intégration collective des nouveaux arrivants.»

Il développe ce point: «Les réformes ont fragilisé le sens même de l’action des soignants et ont conduit à un affaiblissement de l’esprit collectif dès lors qu’il y a des nouveaux arrivants, un turnover important et des difficultés à trouver des remplaçants. Le besoin de cohésion de groupe n’est pas comblé, les soignants souffrent d’un manque de temps à consacrer à leurs collègues et à leurs patients. Et ils ont l’impression que leurs compétences ne sont pas reconnues.»

«On ne met pas les infirmiers en avant, on les dévalue, on ne les estime pas pour le métier qu’ils exercent réellement.»

Léïa, infirmière en néonatalité

Léïa est infirmière en néonatalité. Très familière des concepts sociologiques et des luttes féministes et syndicales, elle livre une analyse du manque de reconnaissance voire de l’invisibilisation des infirmières. Ceux-ci ne datent pas d’hier: «Il existe un habitus de classe encadré et institutionnalisé qui participe à l’invisibilisation des infirmiers. Je parle d’“invisibilisation” parce que c’est un terme que l’on utilise dans les combats sociaux. Les infirmiers, pourtant en plus grand nombre que les médecins, sont réellement invisibles. Infirmier est un travail sociologiquement genré plutôt féminin, il est sur-féminisé dans sa représentation et on lui attribue des caractéristiques genrées: le soin, la douceur, la dévotion, etc. qui sont dévalorisées dans le salaire mais aussi dans le sens où ce serait un métier “pas important”, “pas technique”… et surtout bénévole ou presque. On nous parle de vocation, de dévouement qui dépolitisent les revendications et les rendent moins légitimes. De fait, on ne met pas les infirmiers en avant, on les dévalue, on ne les estime pas pour le métier qu’ils exercent réellement. D’ailleurs, ce métier est mal connu des médecins et du grand public.»

Elle remarque: «Dans les médias ou sur les réseaux sociaux, les médecins ont plus de latitude et de libertés pour s’exprimer. En outre, ils participent aux instances de gouvernance alors que les infirmiers n’y prennent pas part.»

Une «guerre» sans équipement ni soutien psychologique

Tout ceci pesait déjà fortement sur le quotidien des infirmières, puis la crise sanitaire est arrivée. «Paradoxalement, le tout début de la première vague a été assez bien vécu, note Marc Loriol. La nouveauté et l’urgence ont semblé donner un nouveau souffle aux professionnels qui ont retrouvé du sens. Il a fallu apprendre à travailler avec des gens que l’on ne connaissait pas, avec une certaine marge de manœuvre proche de l’autogestion. Cela a créé une forme d’enthousiasme malgré la situation.»

Leïa n’a pas vraiment vécu les choses comme ça et a pris la vague de plein fouet: «Il y a eu un retard au démarrage et du jour au lendemain, on a dû s’adapter. On observait avec inquiétude ce qui se passait dans le Grand-Est et dans l’Oise… On devait recevoir des patients convalescents mais, du jour au lendemain, notre service a été fermé et on a été dispatchés dans les unités Covid et en réa… sans remise à niveau. C’est difficile de passer d’un service à un autre sans formation, les expertises changent. Ça a été très brutal et très mal vécu.»

Tous deux s’accordent sur le fait que la situation a rapidement été très dure, avec notamment la pénurie d’équipements de protection et la crainte de contaminer ses proches: «Ce qui a aussi été mal vécu a été le manque d’EPI et la peur d’être malade. On avait peur pour nos proches, on faisait chambre à part. Il y a aussi eu beaucoup d’infirmiers touchés [selon Santé publique France, près de 19.445 ont contracté le Covid entre avril 2020 et avril 2021, ndlr]. On n’était pas protégés au début. Certaines ont été licenciées parce qu’elles ont fait des campagnes pour récupérer des masques», relate Léïa.

«On a voulu voir en nous des héros prêts à se sacrifier.»

Léïa, infirmière en néonatalité

Il faut aussi prendre en compte l’impact psychologique du travail en unité de réanimation Covid: «Les médecins ne restent pas aux côtés des patients de manière continue, les infirmiers et les aides-soignants le font. C’est extrêmement éprouvant quand il y a énormément de décès et/ou de formes graves… et pendant le Covid, c’était à la chaîne», raconte Léïa. Un impact d’autant plus difficile à gérer sans soutien psychologique ni vrai esprit d’équipe, ni temps suffisant pour débriefer… le tout s’ajoutant aux difficultés déjà existantes.

Marc Loriol constate un énorme sentiment de désorganisation: «Certaines règles ont été vécues comme totalement absurdes. Il y a eu nombre d’ordres suivis de contre-ordres. Cela a de nouveau brisé la confiance et les soignants, déjà épuisés physiquement et moralement, ont abordé la seconde vague avec un gros sentiment de lassitude, tout en palliant un manque d’effectifs et l’arrivée de professionnels peu qualifiés.»

Pour Léïa, le recours au champ lexical de la guerre a eu des conséquences terribles: «Utiliser le champ lexical de la guerre visait à ce que l’on accepte des dégâts collatéraux et que l’on stigmatise ceux qui “désertaient” parce qu’en arrêt… On a voulu voir en nous des héros prêts à se sacrifier.»

Mieux que des applaudissements, des pistes

La suite n’a pas été plus facile, avec une déconsidération totale lors des premiers plans de vaccination –les infirmières devaient initialement être vaccinées en juin malgré le lourd tribut payé par la profession. «On a été jusqu’à nous cataloguer antivax! déplore Léïa. En fait, nous voulions surtout nous organiser parce que nous savions que nous allions devoir gérer avec les effets indésirables bénins qui peuvent clouer les gens au lit pendant un ou deux jours. Mais le mépris dont la profession pâtit fait que les incitations à la vaccination qui nous ciblaient étaient avant tout culpabilisantes…»

D’autres épisodes de la crise ont été très mal vécus, comme en témoigne Valérie, infirmière en soin palliatifs: «Pendant la crise, j’ai très mal supporté moralement l’épisode du Rivotril, qu’on nous accuse de tuer volontairement des patients alors que je vivais ce Covid en curatif, et que je devais accompagner des patients et leurs familles dans les derniers instants.»

Les applaudissements de mars 2020 sont loin. «La colère est globale mais silenciée, conclut Léïa. Depuis plus de vingt ans que je travaille, je n’ai jamais vu autant de départs et de reconversions professionnelles en aussi peu de temps.»

Aujourd’hui, le corps infirmier a besoin de reconnaissance, une reconnaissance qui pourra ensuite amener une revalorisation salariale et de meilleures conditions de travail. Un certain nombre de pistes sont proposées par les infirmières elles-mêmes et/ou leurs représentants syndicaux: par exemple, mettre en place une formation par les pairs reconnus sur le plan universitaire ou intégrer des infirmières au sein des institutions et des ministères –comme le préconise l’OMS. Et, au quotidien, bannir les vocables délétères qui assignent la filière et l’enferment dans une identité conservatrice et dévalorisante.